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Actualité - 09.06.2022

Chambon P : un devoir de transmission

Au programme de la belle réunion de samedi, à Vincennes, le Prix Chambon P (Groupe II, 2.850 mètres, grande piste) –qui, d’une certaine manière, fait figure de répétition générale avant le Prix René Ballière, sur une distance, cependant, tout autre– est dédié à la mémoire d’un drôle de cheval, qui commença par être un excellent performer, dans les deux disciplines, premier chef de file, même, de sa promotion, avant de se muer en un étalon hors pair, dix fois tête de liste des pères de vainqueurs, dans le strict prolongement de son auteur, l’immense Kerjacques. Hommage à Chambon P, que Ready Cash lui-même n’est pas encore parvenu à égaler au sommet du palmarès des étalons français.

Pour l’heure, Ready Cash, en effet, compte six titres successifs de meilleur père de vainqueurs, obtenus de 2016 à 2021, là où Chambon P en affiche dix, pareillement consécutifs, de 1981 à 1990, ayant pris, ce faisant, le relais de son père, Kerjacques, numéro un de nos étalons de 1970 à 1980, soit à onze reprises, lui aussi sans discontinuer. Un record ? Non, car celui-ci appartient au chef de race Fuschia, sacré quatorze fois, « en suivant », de 1893 à 1906, tandis qu’Intermède, petit-fils de Fuschia, par l’entremise de Bémécourt, le fut onze fois, comme Kerjacques, mais en deux épisodes, de 1921 à 1928 –au temps de la gloire de son produit le plus illustre, la légendaire Uranie–, puis de 1930 à 1932.
Comme quoi, si le rayonnement européen et même mondial d’un Ready Cash ou d’un Love You n’a pas d’équivalent hier, leur règne français n’est pas, historiquement, sans précédent, ni partage. La preuve.

L’étoffe d’un crack
Chambon P est donc de ceux qui ouvrirent la voie aux Viking’s Way, Coktail Jet, Love You et Ready Cash d’aujourd’hui. Il préluda à sa domination d’étalon par une carrière de course brève, mais brillante, s’affirmant comme le premier leader de sa génération, tant attelé que monté. Né dans la Sarthe, chez Abel Pellerot, qui le conserva et veilla sur lui tout au long de ses activités de compétiteur et d’étalon, il montra beaucoup de précocité, se distinguant au plus haut niveau dès l’âge de 2 ans. Après plusieurs victoires, il s’aligna ainsi dans les semi-classiques de fin d’année. Disputé peu avant Noël, le Prix Cavey Aîné était de ceux-là. C’est là une épreuve qui n’est plus, de nos jours, et qui se courait sur 1.850 mètres, comme les semi-classiques pour 2 ans de l’époque. Or, Chambon P y montra sa vitesse et son finish, s’imposant avec la manière et faisant dire à Jean Delacourt, chroniqueur de la revue de référence, « Courses & Elevage » : "C’est un sujet extraordinairement doué, appelé à jouer un rôle de premier plan dans sa génération." L’avisé journaliste ne se trompait pas. Chambon P ne tarda pas, effectivement, à confirmer toute l’estime dans laquelle il le tenait, remportant ensuite, coup sur coup, le Prix Maurice de Gheest, autre semi-classique, où il rendait aisément vingt-cinq mètres à ses rivaux, sur la courte distance de 2.250 mètres, et, surtout, le Critérium des Jeunes, dans le temps alors record de 1’21’’5, sur les mêmes 2.250 mètres de l’ancienne grande piste. Et Jean Delacourt de s’extasier à nouveau : "Chambon P a tout pour séduire : beau modèle, courage, puissance… et douceur, comme le dit plaisamment son éleveur-propriétaire, Abel Pellerot. De plus, il a trouvé en Henri Robin, qui le mène en course comme à l’entraînement, l’animateur qui lui convient. Homme et cheval forment une équipe qui peut aller loin, car, indiscutablement, devant Chambon P, nous sommes en présence d’un crack !"


PARTANTS VINCENNES - Samedi 11 Juin
6 PX CHAMBON P - (17H00)
Premium - Att. - (2) - Internationale - 120 000 € - 2 850m
1. GANGSTER DU WALLONA. Collette
2. FEYDEAU SEVENA. Abrivard
3. AMPIA MEDE SME. Raffin
4. REBELLA MATTERSCh. Martens
5. ELIE DE BEAUFOURJ.-M Bazire
6. GALIUSY. Lebourgeois
7. GU D'HERIPREJ.-Ph. Monclin
8. DORGOS DE GUEZG. Horrach Vidal
9. DELIA DU POMMEREUXD. Thomain

Reçu cinq sur neuf dans le Chambon P 2022


Sur les neuf trotteurs déclarés partants, samedi, dans le Prix Chambon P, cinq ont au moins une fois le nom du fameux sire dans leur pedigree. Deux d’entre eux, Feydeau Seven et Dorgos de Guez, incarnent même sa lignée mâle, via Rédéo Josselyn (Sancho Pança), pour le premier, et Romcok de Guez (Elvis de Rossignol-Sancho Pança), pour le second. Ajoutons que Feydeau Seven est consanguin sur Chambon P (3x5x4), de même que Romcok de Guez (3x3). Quant à Gangster du Wallon, c’est sa mère, Uméda du Wallon, qui a trois courants de sang (4x5x4) du fils de Kerjacques. Le « quintette » se complète de Gu d’Héripré (Coktail Jet) et de Délia du Pommereux (Niky), dont le pedigree présente une fois le nom de Chambon P, à la cinquième génération, du côté maternel, pour ce qui est du mâle, et à la quatrième génération, du côté paternel, pour ce qui est de la femelle.

Un parfait équilibre attelé-monté

Un peu moins tranchant, toutefois, par la suite, à l’attelage –quoique s’étant encore classé deuxième du classique Prix Capucine, aujourd’hui Prix Albert Viel–, Chambon P allait se révéler sous la selle, une spécialité dans laquelle il débutait à la deuxième place du semi-classique Prix Hémine, puis remportait le classique Saint-Léger des Trotteurs, à Caen. A l’arrière-saison, il enleva encore les Prix Louis Tillaye et Raoul Ballière, où il était handicapé de vingt-cinq mètres. Subissant les foudres des juges aux allures dans le Critérium des 3 Ans, il partit favori, une semaine plus tard, du Prix de Vincennes, mais, bien que terminant en bolide, il ne put y remonter tout à fait l’outsider Caléo. Alain Sionneau, qui était son jockey attitré, souligne, auprès de notre ex-confrère Jacques Pauc –propos rapportés dans le livre de celui-ci, « 50 ans de courses et de rencontres »–, le bon caractère de son partenaire, mais aussi ses malheurs hélas tôt survenus : "Il était brave et facile à monter (…) Malheureusement, quinze jours avant le Prix du Président de la République, il eut une fêlure et dut être arrêté un bon moment. Après, ce ne fut plus le même cheval."

On l’aura compris, la carrière de compétiteur de Chambon P tourna court à 4 ans. Un destin plus faste encore l’attendait au haras, où il se retirait dès l’âge de 5 ans, avec, dans son bagage, en un parfait équilibre, une distinction classique à l’attelage et une autre sous la selle, de même que quatre titres semi-classiques se répartissant équitablement entre les deux disciplines. Le tout assorti d’un record de 1’20’’ attelé et de 1’21’’ monté, des chronos d’un autre âge, évidemment, en ce qu’ils remontent à cinquante ans et ont été enregistrés dans un contexte radicalement différent, notamment quant au profil des tracés empruntés et au type de monte en vigueur à ce moment-là.

Jeune Orange lance le mouvement. Le Loir, Sancho Pança et autres le poursuivent

Lorsqu’il débuta sa carrière d’étalon, Chambon P était, déjà, un peu oublié ou, tout du moins, ses performances l’étaient, alors qu’elles dénotaient pourtant talent précoce et classe naturelle, ainsi que bravoure et éclectisme, soit les qualités qui font, souvent, les bons géniteurs. Mais il avait été relayé au sein de sa génération, par les Cotentin, Clissa, Casdar, Champenoise, Chabichou, Catharina et autres Corlay, au point qu’il était effacé des tablettes. Aussi ne fut-il pas très demandé par les éleveurs, dans les premiers temps, à l’image de son auteur, Kerjacques, d’ailleurs, et, si ce sont les réussites de Toscan et Une de Mai, les deux découvertes de Pierre-Désiré Allaire, qui lancèrent le père, ce sont celles, répétées, de la petite jument alezane de Gaston Peltier, Jeune Orange, qui popularisèrent le fils. Une Jeune Orange que montait Alain Sionneau, comme Chambon P, et qui s’octroya quatre classiques, à la faveur du Prix d’Essai, du Saint-Léger des Trotteurs –tel père, telle fille !–, du Prix des Elites et du Prix du Président de la République ; autant de succès majeurs, complétés de quatre accessits à l’avenant, en tant que deuxième des Prix de Vincennes, des Centaures, de Normandie et de Cornulier.

Jeune Orange était issue de la deuxième production de Chambon P. Elle sera suivie, pour ne s’en tenir qu’aux gagnants de Groupe 1, de Képi Vert (Prix de Sélection), Le Loir (Prix du Président de la République, Prix de Normandie), Moktar (Critérium des 3 Ans), Narbon (Prix du Président de la République), Noukopulco (Prix de Normandie), Pontcaral (Critérium des Jeunes, Prix Capucine, actuellement Prix Albert Viel, Prix de l’Etoile, Championnat Européen des 3 Ans), Potin d’Amour (Prix de Sélection, Prix de Normandie, Prix des Elites, Prix des Centaures), Sancho Pança (Critérium des 4 ans, Prix de Sélection) ou encore Tipouf (Grand Prix de l’U.E.T.), sans oublier le champion italien, d’origine française, Nevaio (Derby Italiano, Gran Premio Nazionale, Gran Premio Citta’ di Napoli).



Une domination de père en fils

Fort de cette progéniture de pointe et de multiples autres produits de valeur, Chambon P étendra la domination de la lignée mâle de Kerjacques sur le dernier tiers du vingtième siècle, le père et le fils ayant cumulé vingt et un titres de numéro un des étalons, de 1970 à 1990, une place où Sancho Pança succédera à Chambon P en 1997. Celui-ci, par le truchement d’un deuxième de ses fils, en l’occurrence Le Loir, est également à l’origine de Ténor de Baune, le crack si longtemps invincible. Les descendants de Sancho Pança et de Ténor de Baune sont d’ailleurs, maintenant, les vecteurs essentiels de la lignée mâle de Chambon P, malheureusement affaiblie du fait qu’elle n’a pas toujours été chanceuse avec ses continuateurs, Pontcaral mourant jeune, à 8 ans, alors que son potentiel était grand, et Potin d’Amour, pareillement prometteur, se révélant très peu fertile. Et puis l’engouement pour le nouveau sang américain, qui s’est précisé au tournant des années 1990 et 2000, n’a pas été non plus pour lui favoriser la tâche.

Chambon P est mort en 1987, à l’âge de 19 ans, à l’issue de sa quinzième saison de monte, des suites d’une hernie inguinale. Parallèlement à ses fils, ses filles ont tracé et, en ascendance maternelle, son sang est, aujourd’hui, spécialement recherché, y compris en inbreeding, d’autant qu’il n’y a pas de défaut de caractère chez ses produits, "braves et gentils, comme lui", ainsi que le résume Franck Pellerot, le petit-fils d’Abel Pellerot (N.D.L.R. : propos recueillis par Jacques Pauc, pour son livre, « 50 ans de courses et de rencontres »).


Des qualités inscrites dans les gènes
Les qualités manifestées et transmises par Chambon P sont inscrites dans ses gènes, en ce qu’il est un fils de Kerjacques, lequel est frappé du sceau du courage et de l’ardeur à la lutte. Quant à la précocité et à la vitesse de base, il les tient de son grand-père maternel, Index, qui donna l’exemple en faisant lui-même sien le Critérium des Jeunes. Cet Index mourut jeune, n’effectuant qu’une saison de monte. Fils de Quiroga II, il avait, à ce titre, pour aïeul paternel l’américain clandestin Calumet Delco, lequel fut particulièrement "tôt sur la jambe", puisqu’il gagna dix courses à 2 ans et signa, en son temps –c’était avant-guerre, outre-Atlantique–, le record du monde à cet âge, trottant le kilomètre sur le pied de 1’19’’3, sur la distance de 1.609 mètres, avec départ à l’autostart. Calumet Delco avait, de surcroît, la réputation d’être facile, de caractère et d’utilisation ; des vertus mêmement léguées à Chambon P.
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