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Actualité - 02.02.2021

Le crack qui n’a pas encore gagné la bataille du cœur

Face Time Bourbon est une exception dans sa famille.
Rainer Engelke

C’est l’histoire d’un cheval. Et aussi l’histoire de mecs. Face Time Bourbon est le crack du moment mais, pourtant, ne fédère pas autour lui de passions. Pas de club de supporters comme Bold Eagle en son temps. Pas de dithyrambes dans la presse généraliste comme Ourasi l’a connu à son époque. Plutôt les louanges pour un champion hors norme qui additionne les succès et records. Après une étude chiffrée, analytique et froide de Face Time Bourbon [lire notre précédente édition], voici une approche décalée avec l’aide de son éleveur et copropriétaire Rainer Engelke.

Les faits sont là. L’époque est au comptage, aux chiffres et à l’analyse quantitative. De l’examen clinique en quelque sorte, du froid en d’autres mots. La société se double d'un podomètre. La mesure du nombre de pas que l’on fait chaque heure, chaque jour, chaque semaine est un sujet. Face Time Bourbon (Ready Cash) a gagné et accumule les records mais qui est-il vraiment ? Rainer Engelke va nous guider. Et il fait d’abord le constat que son représentant n’a pas encore le statut d’icône ou d’idole comme pour Bold Eagle récemment. « J’ai trouvé le traitement des médias très engagé et très pro Bazire et Davidson du Pont. J’ai eu l’impression que tout le monde descendait Face Time Bourbon dans la dernière semaine. Vous avez vu comment est descendue la cote au PMU Davidson du Pont à la fin, dans les dernières minutes avant le départ ? De 5/1 à 3,7/1. Le jeu voulait battre Face Time Bourbon. » Même si parier contre le favori est dans le sens du jeu, il faut relever que Face Time Bourbon a généré un rapport de 1,9 pour 1 euros quand Bold Eagle faisait afficher 1,6 à 6 ans, lors de son deuxième Prix d’Amérique. Ourasi en 1987, pour son deuxième opus, rendait 1,1 pour 1 euro engagé ! Rainer Engelke ajoute encore : « J’ai vu un sondage où 67 % des sondés, non professionnels des courses, pensaient que Face Time allait gagner. Ça m’a fait plaisir car ils ajoutaient comme argument : « Il court toujours pour la victoire et mérite de gagner. » C’est essentiel à mes yeux. »
C'est du Cap-Ferrat, dans les Alpes Maritimes, que Rainer Engelke a suivi le Prix d'Amérique ZEturf (Gr.1). Devant sa télévision avec sa femme. L’homme est dans l’ambivalence des sentiments, partagé, presqu’écartelé entre des opinions contraires. Il est heureux, très heureux même : « C’est presque trop beau pour être vrai. » Et en même temps frustré par l'édition de la Covid, vécue à distance. C’est Sysiphe qui pousse son rocher et qui est heureux. Quelques minutes après la course, Rainer Engelke est avec sa femme sur la plage : « Je suis descendu à la mer pour me promener. J’avais besoin de récupérer de l’effort émotionnel des trois minutes de course. C’était prévu même si Face Time perdait. Une balade de deux heures le long de la mer. »
24H au Trot.- Quel fait de course retiendriez-vous d’abord ?
Rainer Engelke.- J’ai été inquiet en plaine quand [Björn] Goop a perdu le contrôle du cheval pendant quelques mètres, quand Face Time a commencé à tirer et qu’il l’a alors mis à l’intérieur, pour le placer derrière Bahia Quesnot. Et là, tout de suite, le cheval a retrouvé son calme. Cela a été une décision importante, même décisive.

Quel autre enseignement de cette course ?
Il faut mettre l’accent sur l’écart entre le premier et le troisième. Il y avait deux courses différentes. Il y a presque vingt mètres [19,4 mètres officiellement suivant les données tracking]. Je pense que chaque record que Face Time pourrait réaliser à l’avenir aura moins de valeur que ces vingt mètres là. Car le troisième est un très bon cheval mais pas du même monde.

Et du côté des émotions ? Un souvenir précis ?
La plus grande émotion de la journée a été quand Laurent Bruneteau est intervenu à la télé en disant : « Il fallait que je vienne, je ne pouvais pas laisser la course sans y être. Et maintenant, chez vous à la maison, levez-vous et faîtes du bruit, criez ! » Moi, j’ai crié. Ma femme aussi. Un peu trop fort même car j’ai commencé à pleurer. J’ai été submergé par tous ces sentiments d’exclusion, de ne pas pouvoir vivre l’événement au plus près. D’entendre les clameurs, de sentir les odeurs et parfums. Cela m’a donné énormément de courage. Cela a été comme une décharge d’adrénaline.

Qu’avez-vous faire après la course ?
J’ai envoyé un texto à Björn Goop, quelques minutes après la course : « Avec ce que tu as fait, Björn, tu seras élu sportif de l’année en Suède l’année prochaine. »




Et rien pour Sébastien Guarato ?
Oh si ! Il faut en parler. Faîtes-le. Je trouve que le grand mérite revient à Sébastien Guarato. C’est lui le vrai artiste. Il réussit à faire durer ses chevaux. Je n’aurais pas cru que Face Time tiendrait aussi longtemps. Cela fait maintenant trois ans et demi qu’il court. Sébastien Guarato a changé beaucoup de choses cette année. Dans sa préparation, il l’a emmené à la plage deux fois. Avant la course, il a fait son heat avec un cheval devant lui. C’est vraiment un grand entraîneur.

L’élevage, le parent pauvre de cette édition du confinement
Rainer Engelke parle avec son statut d’éleveur avant tout. Et il nous fait remarquer : « Je n’ai jamais entendu le nom d’un éleveur des trois premiers lors de cette grande journée sur le Prix d’Amérique, depuis 10 heures le matin, ni le nom du haras où le cheval a été élevé par exemple {NDLR : un reportage justement sur le pedigree de Face Time Bourbon a été diffusé sur Equidia Racing}. Ça, c’est dur. Si le système ne parle qu’à un seul type de client, le joueur, je vais arrêter l’élevage. C’est sûr, je ne vais pas continuer, ce n’est pas mon sport. » En fin d’entretien, l’éleveur reviendra sur ses premiers propos, dans le rôle de son propre modérateur : « Pour sauver la filière, pour payer les salaires, pour nourrir le chevaux, je veux bien le faire pendant un ou deux ans, mais pas une éternité. »


Qu’est ce qui nourrissait vos doutes quant à une carrière de longue durée ?
Je connais bien la souche et ce ne sont les trotteurs les plus costauds qui existent. On peut citer Sam Bourbon par exemple. Regardez bien, il y a peu de chevaux qui font de longues carrières. Mara Bourbon est une exception dans cette famille mais elle n’avait pas couru à 2 ans et a pris le temps de monter les catégories à 3 ans. Lui aussi [Face Time Bourbon] est une exception dans cette famille, il est plus sain et endurant. Pourtant, il bataille dur, et à chaque fois ! Je ne sais pas pourquoi. Il faut aussi dire que les ressortissants de cette famille ont souvent été exploités jeunes et finalement couraient à 2, 3, et 5 ans. Cela n’a rien à voir avec des chevaux qui commencent vraiment à être exploités à 5 ans. C’est un monde différent. Je trouve que cette souche est plus américaine finalement. Et les Américains arrêtent de courir à 4 ans. Aller au-delà, c’est rarissime. À très haut niveau, Moni Maker a peut-être été la dernière exception.

Vous qui êtes plutôt sensible au beau geste, à la classe pure, à la sélection classique à 3, 4 et 5 ans, vous allez être contraint de rabattre toutes vos certitudes ? Maintenant, Face Time est lancé dans une logique de longue carrière avec l’idée de battre tous les records ?
Ce que vous dites là fait aussi partie de mes rêves. Mais ce n’est pas la réalité. Evidemment, je rêve maintenant à cela. Mais la réalité sera peut-être que, dans quelques mois, Face Time Bourbon aura perdu sa suprématie. Je rêve évidemment à tous les records possibles. Mais je rêve surtout qu’il y ait du monde à Vincennes. Ce serait encore plus important. Actuellement, je suis éleveur pour le PMU. Je suis devenu éleveur pour le jeu professionnel mais je veux être éleveur pour l’émotion, pour le spectacle vécu sur un champ de courses, pour sentir le crottin, toucher le cheval. Le contexte actuel m’emmerde totalement. La grande course m’a donné de grandes émotions mais le reste autour non. Je trouve que les courses sans les hommes deviennent une litanie de chiffres. Sans la dimension humaine, ce n’est pas assez profond à mon goût. J’ai trouvé cette représentation du Prix d’Amérique superficielle.

Et la quête des records chronométriques ?
Ce n’est pas important : les records ne durent pas longtemps. Face Time a tout prouvé depuis trois ans. Qu’il est le plus fort. Les records sont tellement éphémères. Les pistes sont différentes, les distances. Ça, c’est un jeu et une obsession pour les journalistes. Il faut maintenant du calme et de la récupération avant deux courses encore difficiles. Dimanche, il était mouillé à l'arrivée pour la première fois depuis qu’il court. Il était plus blanc que d’habitude. La grande question reste : « Est-ce qu’il va courir encore un an avec le même niveau de performance ? » Ce n’est pas sûr.

Comment avez-vous vécu les réserves émises ces derniers temps sur Face Time, par de nombreux observateurs de la chose hippique, nous y compris ?
C’est vrai qu’il a subi beaucoup de critiques ces derniers mois. Mais Sébastien l’avait moins travaillé. Il ne peut pas gagner de quatre longueurs dans ces conditions là. Il lui manquait du travail exprès car il fallait tout garder pour dimanche. C’est un peu intellectuel mais c’est bien la réalité. Je trouve qu’il manque un peu de respect, ou plutôt de considération, dans les derniers reportages sur Face Time. On entendait plus de déception que de propos laudatifs. Comment un cheval peut-il décevoir quand il gagne toujours ? Il faut m’expliquer.

Mais, chez un champion, ne cherche-t-on justement pas, à chaque fois, l’extra-ordinaire ? Le plus que la fois précédente ?
Mais on oublie trop vite ce qu’il a fait. Qu’il est le numéro 1 en France depuis un an. La critique est toujours facile.

Le fait est que Face Time manque encore de chair, d’incarnation vivante et vibrante auprès du public. Pour l’instant, il est cantonné à la machine à gagner, avec des chiffres et des chiffres.
C’est aussi parce qu’on n’a pas encore réussi à vendre le cheval Face Time. Peut-être qu’on parle trop autour du cheval et qu’on devrait plus le laisser parler par soi-même. On devrait plutôt dire : « Face Time va tout vous expliquer. Regardez le cheval, ses courses et, après, faîtes-vous votre opinion ». De toute façon, les médias répètent toujours la même chose. Ils ont demandé vingt-cinq fois à Jean-Michel Bazire comment était son cheval. À la fin, c’est même gênant.

J’ai l’impression que vous prônez le mystère contre les chiffres, le secret contre la transparence ?
Effectivement, il manque aujourd’hui du mystère dans tout cela. Lundi dernier, il y a un bus qui est allé voir Face Time chez Sébastien Guarato. Ce n’est pas bien. Et je trouve qu’il faudrait cacher l’entraînement dans les derniers jours. Au foot, personne n’a le droit de regarder les entraînements, dans les deux ou trois derniers jours avant un match si je me souviens bien. Je ne sais pas comment fait Sébastien Guarato pour gérer les médias. Il a été ultra sollicité la dernière semaine. Je suis admiratif.

Que pouvez-vous nous apprendre sur Face Time pour justement l’incarner un peu plus ?
Chez nous, comme yearling, il n’était pas très fort. Il est resté deux mois au box à la naissance. Il fallait lui donner du temps pour qu’il se développe. On aurait dit d’un enfant qu’il était faible. Ensuite, il a bien évolué. Mais, compte tenu de tout cela, le grand mérite en revient à Sébastien Guarato. Le cheval est extraordinaire et son entraîneur l’a compris – dans les deux sens du terme : il a compris ses capacités exceptionnelles et son tempérament.

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