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Actualité - 30.03.2021

Le come-back de Romain Larue ou les choses importantes de la vie

Hervé Karsenty félicite Gabriele Gelormini au sulky de Gelati Cut samedi

Il aura 37 ans dans un mois. Roman Larue vit actuellement une grande et incroyable histoire avec Gelati Cut. Le 5 ans est tout simplement l’un des leaders de sa promotion. L’entraîneur va se lancer avec lui dans une campagne européenne en commençant par la Paralympiatravet, le 8 mai à Åby, en Suède. Mais l’histoire de Romain Larue est aussi celle d’un professionnel qui a déjà connu plusieurs vies, tutoyant tôt les sommets avant de connaître une traversée du désert. Rencontre à cœur ouvert avec un professionnel sans langue de bois.

Samedi dernier à Vincennes, Gelati Cut (Coktail Jet) a remporté le Prix Robert Auvray (Gr. 2) aux dépens de Gu d’Héripré (Coktail Jet). Il s’agit du deuxième titre consécutif semi-classique du représentant de l’Écurie Windcut. Après une campagne italienne plutôt réussie en fin d’année dernière (avec deux troisièmes places dans des Groupes 1), Gelati Cut va se lancer dans une nouvelle campagne européenne ce printemps. Son premier objectif est la Paralympiatravet (Gr.1), le 8 mai à Åby. Le 5 ans a reçu dès dimanche son carton d’invitation pour le Groupe 1 suédois, devenant le premier qualifié de l’épreuve. Quelques heures avant d’avoir cette officialisation, Romain Larue était déjà totalement concentré sur l’objectif : « Une course comme cela ne se prépare pas en deux jours mais, de toute façon, je le prépare pour cette course et s’il n’y court pas là-bas, il dispose d’un semi-classique le même jour en France. »
Derrière ces propos limpides, c'est un homme qui revient de loin qui s'exprime, comme en retour de grâce, et qui nous dira : « J’ai connu les hauts et ensuite le fond de l’océan. »
Pour Romain Larue, le Prix Robert Auvray est un quatrième Groupe 2 après ceux décrochés en 2015 avec Bardane du Houlbet (Jet Fortuna) et Ariane du Goutier (Goetmals Wood). 2015-2021 : six petites années qui ont compté double ou triple pour le professionnel. Une période qui l’ont vu touché par la remise en cause de son métier, de sa vie, de tout en fait.

24H au Trot.- Parlons déjà de Gelati Cut. Comment pourrait-on le présenter ?
Romain Larue.- C’est un vrai cheval pour voyager. Il a un tempérament de fou car il s’adapte à tout. C’est un vrai bon cheval, il fait tout. Si on me donne l’autorisation pour aller aux États-Unis, on pourrait aussi et même y aller. Et puis, il me permet de vivre un rêve. Je n’ai que cinq chevaux à courir, quinze en tout, un salarié et, avec l’un de nos chevaux, Gelati Cut, on joue avec les bons. C’est extraordinaire.

Que dire de votre effectif du moment ?
Je n’ai pas beaucoup de chevaux mais j’ai la chance d’avoir de la qualité. M. et Mme Karsenty (Écurie de Windcut), qui sont des éleveurs, ont une politique de sélection. L’Écurie des « Morgane » (Gérard Chandebois) sélectionne beaucoup aussi. Même chose pour les « Goutier ». Ce sont les trois gros éleveurs avec lesquels je travaille. Ils sont exigeants tant sur leurs mère que sur les croisements avec les étalons. Pour moi, c’est super.

En ce moment tout va bien pour vous ? Qu’est ce que cela vous inspire ?
J’ai connu les hauts et ensuite le fond de l’océan. J’ai déjà connu des bons chevaux tôt comme Bardane du Houlbet et Ariane du Goutier qui ont couru le haut niveau. Et ensuite, j’ai vécu à la traversée du désert de Gobi de façon soudaine et brutale. Et maintenant, je retombe sur des bons chevaux avec des jeunes prometteurs qui suivent. C’est génial.

Psychologiquement, cela doit être difficile à affronter ces montagnes russes de la réussite ?
Quand rien ne va, le moral en prend un coup. J’ai eu droit à une sorte de dépression. J’ai alors fait un gros tri dans tout et, d’abord, dans mes chevaux. Je suis reparti pratiquement à zéro. À ce période-là, Franck Anne m’avait dit : « Si cela se passait comme toi pour moi, je recommencerais tout à zéro. » J’ai cogité toute la nuit et, le lendemain, j’ai commencé à faire le ménage. J’ai dégagé quarante chevaux en une semaine. Et je suis parti avec rien. J’ai été suivi et soutenu par mes premiers clients qui ont toujours été avec moi. J’ai aussi arrêté la multiplication des chevaux en location. Je ne prends en location que vraiment les chevaux qui me plaisent. Je n’ai recommencé qu’avec des bons chevaux.



Quelle analyse faîtes-vous de cette plongée aux enfers ?
J’ai eu alors un problème de personnel et me suis laissé déborder. Il y a trois ou quatre ans, je n’avais pas assez de personnel pour gérer mon nombre de chevaux. Le constat est d’ailleurs toujours le même : on n’arrive pas à trouver du personnel. Actuellement, j’essaie de recruter depuis plus de huit mois un salarié et je n’y arrive pas. Ce n’est même pas une question de salaire : je n’ai aucune proposition. Avec le recul, j’ai fait un burn-out. Un burn-out sur tout : on travaille comme des fous car on manque de personnel et on veut faire plaisir à tout le monde.

L’importance de la fidélité propriétaire-entraîneur
Hervé et Nelly Karsenty (Ecurie Windcut) sont des fidèles parmi les fidèles. Leur rencontre a été décisive pour Romain Larue qui nous explique : « J’ai travaillé chez Louis Baudron et M. et Mme Karsenty étaient clients de Louis. Quand je me suis installé, Louis a réduit son effectif et leur a proposé de me confier leurs chevaux. Pour moi, ce sont plus que des propriétaires. Depuis le début, ils sont avec moi et on a investi dans des terrains ensemble. On a fait beaucoup de choses ensemble. Ce sont des gens passionnés. Derrière Gelati, il y a une sœur Himalaya Cut qui va bien. Le "J" (Jazzy Cut par Goetmals Wood), c’est très bien. Ils sont associés dans Iermont. Et puis, j’ai le droit à tout, du premier choix au dernier choix. C’est cela qui est important. Si un propriétaire fait confiance à un entraîneur, celui-ci a les mains libres et est obligé de faire carburer le propriétaire. Quand on est fidèle, tout roule. Il peut y avoir des hauts et des bas mais tout roule. »

ZOOM SUR GELATI CUT
Sa dernière performance
L’entraîneur nous débriefe la victoire de son représentant : « D’habitude, il a plus de jus que cela dans le dernier virage et dans les derniers 800 mètres mais là, comme il n’est pas prêt, il manquait un peu de punch. Mais il ne peut pas être prêt tout de suite car ses beaux objectifs ne font qu’arriver. Ici, c’était avant tout une course de rentrée et s’il faut donner une valeur, je dirais qu’il n’était qu’à 90 %. Évidemment des courses de ce niveau, on ne peut pas les courir à 50 %. On est obligés de les emmener pas loin du top. Je suis content car il a bien répondu et il a fait les derniers 500 mètres en 1’06’’. C’est vraiment un super cheval. En plus il est gentil, on fait tout ce qu’on veut avec. C’est génial. »

Priorité à la campagne européenne
Gelati Cut, comme nombre de ses contemporains qui font partie de l’élite de sa génération, aurait pu faire la monte ce printemps. Sur ce point, Romain Larue nous apprend : « M. et Mme Karsenty [NDLR : les propriétaires de Gelati Cut via l’Écurie de Windcut] ont choisi de ne pas faire faire la monte à Gelati Cut car la priorité est donnée à sa campagne étrangère. Pour le respect des éleveurs, il ne peut pas faire la monte et courir à l’étranger. Comme ils élèvent pour avoir des chevaux de courses qui courent pour eux, ils ont dit : « On prend du plaisir à voir courir Gelati Cut cette année et lui prendra du plaisir l’an prochain au haras. » Son premier objectif sera la Paralympiatravet. »

N’est-ce pas la nature même du métier d’entraîneur que vous mettez en cause ?
Je ne pense pas. C’est mon expérience personnelle qui m’a aussi appris que, avec notre métier, si on n’a pas la compagne qui comprend notre vie, on est foutus. C’est un métier de passion comme tous les sports de haut niveau et la vie privée peut très vite devenir compliquée. Il faut faire des concessions de part et d’autre. Quand cela se passe bien, c’est super et cool. La vie est simple si on ne se préoccupe que des choses importantes.

Vous êtes-vous posé la question d’arrêter ?
La passion a toujours été présente mais le problème a été la dimension financière. J’avais investi dans un haras. Tous les jours, cela coûte et, quand on ne ramène pas d’argent, le problème financier prend le pas sur tout le reste. Je pense que c’est qui se passe pour beaucoup d’entraîneurs. C’est l’argent qui fait que... Avant d’être au fond du gouffre, j’avais décidé de tout vendre. Mais, il y avait toujours eu un poulain qui me poussait un peu plus loin. Un poulain qui me donnait un billet de « cent balles ». Et puis Gelati est arrivé. Derrière, il y a Iermont et Icap du Goutier qui carburent. Dans les « J », j’en ai un ou deux qui sont assez sympas.

Aujourd’hui, c’est oublié ?
Pas encore. Ensuite, je commence à retrouver un sol dur sous mes pieds, un sol qui était loin de moi à un moment. J’ai appris aussi. J’ai fait des erreurs que je vais essayer de ne pas recommencer. Je me suis fait déborder et je ne veux pas retomber dans ce travers. Enfin, le haut niveau, c’est très compliqué. C’est même plus compliqué que je le pensais. Et donc, je suis encore en terrain d’incertitude.

La question de l’effectif avec votre expérience apparaît comme centrale. Vous allez rester avec un nombre limité de chevaux ?
En fait, je n’ai pas plus de chevaux parce qu’on ne m’appelle pas pour me mettre des chevaux. Ou ce qu’on me propose, ce ne sont plus des chevaux qui m’intéressent. Je pense que je vais rester dans mon petit niveau [NDLR : en termes de nombre]. Je veux bien m’occuper ce que j’ai, de Gelati et des clients qui me sont fidèles depuis mes débuts il y a dix ans.

Parlons présent et futur. Quels sont vos envies du moment ?
Kiffer le moment présent avec Gelati. Que cela dure le plus longtemps possible. Je sais que j’aurai des hauts et des bas mais je ne dois pas recommencer les erreurs que j’ai faîtes par le passé. Aujourd’hui, ma philosophie est de vraiment s’occuper des choses importantes. Ne pas se prendre la tête avec des trucs sans intérêt que dans dix jours on aura oubliés. On vit mieux en se concentrant sur les choses importantes.

Repères sur Romain Larue
■ Né le 29 avril 1984
■ Entraîneur depuis 2010
■ 131 victoires en France comme entraîneur : 108 à l’attelé et 23 au monté
■ 4 victoires dans des Groupes 2 comme entraîneur
■ 173 succès en France comme jockey (93) et driver (80)

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