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Actualité - 11.04.2021

Alain Pagès, des souvenirs pour l’avenir

Intervention d'Alain Pagès au Musée du Cheval à Grosbois en 2012, lors des 50 ans du domaine.

Après avoir officié pendant treize ans comme commissaire de courses, Alain Pagès a quitté ses fonctions mi-février, atteint par la limite d’âge de 75 ans. L’occasion de retracer le parcours de cet ancien driver amateur animé par la préservation et la transmission d’un patrimoine hippique auquel il est tant attaché.

Interviewer Alain Pagès, c’est à la fois traverser la grande histoire des courses et celle d’une vie que ce proviseur de lycée à la retraite a en grande partie consacré aux chevaux. Pas étonnant, donc, qu’il ait porté le projet du musée du trot de Grosbois et en soit devenu le conservateur il y a dix ans. Une passion des courses qui remonte à son enfance normande. « Je savais à peine marcher qu’on m’avait déjà mis sur le dos d’un cheval », fait remarquer celui qui avait pour parrain Paul Buquet, le propriétaire du grand Kerjacques.
Si dans son adolescence il voulait être jockey d’obstacle, Alain Pagès optera finalement pour l’Éducation nationale. Il mènera sa carrière de chef d’établissement tout en drivant en amateurs, remportant plus de 400 courses et un Championnat d’Europe à Milan en 1997 avec Aladin de Meslay (Jiosco).
Tout ça, c’était avant de devenir commissaires de courses en 2008. Pendant treize ans, il officiera au trot, mais aussi au galop, contribuant à créer des passerelles entre les deux disciplines. Avec, à chaque fois, l’histoire des courses en toile de fond.

Note liminaire de lecture. Dans nos échanges, nous avons souvent employé la formule « métier de commissaire ». Le terme métier doit être compris comme un engagement et une fonction et non pris au sens littéral d’activité professionnelle rémunérée. Sur le statut de commissaire, Alain Pagès nous précise : « Il s’agit bien sûr aujourd’hui encore d’une fonction mais les courses, comme d’autres activités sportives, ne pourront faire autrement que professionnaliser son corps arbitral. Il est en effet de plus en plus difficile de trouver à l’heure actuelle des nouveaux candidats. À mes yeux, c’est une question de terme, à moyen ou long terme. »


24H au Trot.- Le 13 février dernier, votre carrière de commissaire de courses s’est terminée après 13 ans d’activité. Dans quel état d’esprit avez-vous quitté la fonction ?
Alain Pagès.- Ça a été le chant du cygne quand il a fallu rendre les clés du commissariat de courses. Néanmoins, j’avais le cœur serein car je m’attendais à m’en aller, un peu comme lorsque j’avais quitté l’Éducation nationale. En revanche, j’ai été très surpris et touché par les marques de sympathie très sincères qui m’ont été réservées ce jour-là alors que je ne voulais rien. J’étais un peu gêné mais ça m’a fait plaisir. Je pense avoir exercé la fonction dans le meilleur esprit avec mes collègues. L’ambiance a toujours été bonne, ce qui compte beaucoup.

Vous gardez néanmoins un pied dans la maison du Trot car vous êtes toujours commissaire de société…
Tout à fait. Je reste commissaire de société dans un rôle plus juridictionnel et disciplinaire. Par exemple, la semaine dernière, j’ai fait passer les oraux aux huit candidats à la licence d’entraîneur. Ce mandat-là prendra fin en 2024. Je reste donc encore un petit peu dans le bain…

En 2008, à peine retraité de l’Éducation nationale, vous deveniez commissaire de courses. Comment aviez-vous accédé à cette fonction ?
Alors que je drivais en amateurs, je m’étais fait quelques fois repéré dans un rôle de fautif. Fréquentant donc la salle des commissaires, je suis toujours resté parfaitement correct vis-à-vis de toutes les sanctions qui pouvaient m’être infligées en compétition. J’ai donc lié connaissance avec les commissaires. De plus, j’étais président des amateurs et j’étais au comité. Certaines personnes se sont dit : « tiens, ce type-là, il gère des jeunes pas toujours faciles dans l’Éducation nationale, il pourrait venir renforcer l’équipe des commissaires ». Comme j’étais élu au comité, il m’a été proposé la fonction de commissaire de société en même temps celle de commissaire de courses. J’ai été adopté par tous et je suis rentré dans ce rôle-là, après avoir dû abandonner ma licence d’amateur.

L’hommage d’Anthony Barrier
À la fin de la réunion du 13 février, Anthony Barrier est allé trouver Alain Pagès, qui raconte : « Anthony m’a dit : « j’ai appris que vous partiez et ça me rend triste car vous étiez un des rares avec lequel on arrivait à échanger, même si on n’était pas toujours d’accord. » Pourtant, dans la même semaine, je crois qu’il avait pris 600 euros d’amende et des jours de mise à pied. Et à chaque fois, c’était moi qui lui avais présenté l’addition. Je me suis alors dit que je n’avais pas tout raté dans ce métier difficile où il faut faire preuve de pédagogie, avoir une sensibilité et aussi de l’empathie. Ça me faisait toujours de la peine de convoquer quelqu’un pour lui annoncer une sanction. »



Repères biographiques
Naissance le 14 février 1946
1976 : début en amateurs
Mai 1997 : champion d’Europe des amateurs à Milan
1997-2000 : président de l’Union Nationale des Amateurs
2008 : débute en tant que commissaire de courses
2010 : devient conservateur du musée du trot de Grosbois
13 février 2021 : quitte la fonction commissaire de courses, atteint par la limite d’âge

En parallèle, vous avez également exercé en plat…
De fil en aiguille, il m’a été proposé la même chose à France Galop. Dans ma jeunesse, je galopais des pur-sang et je voulais être jockey d’obstacle ; le courant est donc très bien passé avec le premier commissaire de la société mère, et j’ai été très bien accueilli là aussi par mes collègues.

Comment alterne-t-on entre ces deux mondes plutôt différents ?
Étant un fieffé bavard sur tout ce qui concerne l’histoire des courses, les gens voyaient que je créais un lien entre le trot et le galop et que je n’étais pas sectaire. J’avais aussi des rapports cordiaux voire amicaux avec des collègues du galop qui ne me connaissaient pas. Là aussi, j’ai reçu beaucoup de marque de gentillesse et de sympathie lors de mon départ. La limite d’âge est la même qu’au trot.
En plus d’une décennie à observer les pelotons dans vos jumelles, quelle est à vos yeux l’évolution la plus notable ?
Au niveau du déroulement des courses, nous sommes presque arrivés au top de la surveillance des épreuves. J’y vois néanmoins encore une petite amélioration à apporter : selon moi, on peut être encore plus performants sur le jugement des mouvements dans les pelotons. Que ce soit au trot ou au galop, cela passera par l’utilisation de drones. Aujourd’hui, on a tellement de caméras que certaines peuvent être trompeuses car elles écrasent les vues. Au trot, si on avait la possibilité de voir ces mouvements à partir d’un drone, on aurait une vue du peloton du dessus et plongeante. Ce qui amènerait un vrai plus.
En tant que commissaire, cela a-t-il été un avantage de driver en amateurs ?
Ça a été une force. J’ai couru près de 2200 courses et quand vous êtes dans un peloton, vous en faites des bêtises. Il y a aussi la loi du sport. Vous vous rendez compte que quand vous êtes commissaire et que vous avez mené, vous vous dites « ah ben oui, c’est plutôt le cheval qui a sur-réagi ou qui n’a pu être manié de telle manière ». Et ça donne une meilleure compréhension du comportement du pilote. En même temps, ça peut être aussi parfois une faiblesse parce que vous pouvez être à ce moment-là plus indulgent. Il est parfois difficile de faire admettre à une équipe de commissaires que vous voyez les choses différemment. Il faut être loyal vis-à-vis de tous.
Un proviseur hippique
La passion des courses d’Alain Pagès n’a pas toujours été vue d’un bon œil dans l’Éducation nationale. « Ça m’a sans doute enlevé des étoiles dans ma fonction de proviseur, explique-t-il. Mais quand on aime sa passion, on ne l’abandonne pas. » Et on la transmet, aussi. Alors proviseur du lycée Jean Monnet de Mortagne (Orne), il avait parmi ses élèves une certaine Marie Bacsich. « Elle avait le goût des chevaux et je l’avais même emmenée à Vincennes avec moi. Elle m’avait demandé de la parrainer pour avoir sa licence d’amateur. Elle voulait être vétérinaire et je lui avais conseillé de doubler sa première afin qu’elle ait de meilleures notes en terminale. » La lycéenne aura son bac avec mention et commencera sa prépa vétérinaire. Mais au bout de 3 mois, elle stoppe tout pour se lancer dans le métier. « Sa mère n’était pas contente ; je me suis dit que j’allais me faire massacrer par sa famille. Puis Marie a débuté chez Jean-Philippe Dubois avant d’aller chez Philippe Allaire. Et aujourd’hui, c’est la jeune femme que c’est, dotée d’un très grand sens des responsabilités qui lui permet de diriger le haras du Grand Buisson de Franck Leblanc. » Tout en continuant à monter. Et à gagner.

Le fait d’avoir été proviseur vous a-t-il amené à être plus pédagogue avec les pilotes ?
Oui. Je pense que j’ai eu des moments difficiles en tant que chef d‘établissement mais je faisais les choses avec franchise et transparence, parfois avec de grosses colères, comme j’ai pu en avoir une récemment à Vincennes. Mais une fois que la colère est passée et que j’ai dit mon mot, c’est fini. Avec les pilotes, ça a bardé certaines fois, mais ce n’est pas pour autant qu’on ne se saluait plus après.

Gardez-vous en mémoire certaines erreurs ?
Je cite toujours deux courses : le Prix des Élites (2010) gagné par Thorens Védaquais (Cygnus d’Odyssée) et la course de Golden (Brillantissime), à Caen en 2019. Pour moi, « Thorens » avait quelque peu gêné un concurrent. Mes collègues me disent « non, c’est dans le mouvement ». Pas d’enquête. Directeur technique du Trot à l’époque, Jacques Chartier me demande alors pourquoi on ne la fait pas : je réponds que les commissaires n’ont pas jugé bon de la faire. Là, l’un d’eux lui dit, pas fort mais suffisamment pour que j’entende, « s’il n’y avait eu que moi, j’aurais fait enquête ». Cela restera à jamais gravé dans ma mémoire. Je me suis dit, la loyauté n’est pas de ce monde. Et pas de celui des commissaires. On s’est fait, à juste titre, vilipender par la presse sur cette affaire-là. Quant à Golden, il avait été annoncé disqualifié par erreur à Caen par le premier juge aux allures. Depuis la voiture, on lance « Lebourgeois, retirez-vous ! », mais lui continue la course. Là, on recompte et au lieu des 15 foulées, il y en avait 8. On a donc pris la décision de ne pas le sanctionner. On a fait une entorse au règlement dans l’esprit d’être juste car Golden ne méritait pas d’être disqualifié, alors que d’après le règlement il l’était. Il était favori et a gagné. Certains ont même dit qu’on avait joué le cheval…

Commissaire de courses n’est pas de tout repos…
C’est une focntion très rude et fatigante. Je faisais près de 70.000 kilomètres en voiture par an. Récemment, j’ai fait rentrer un jeune qui m’a dit : « je ne pensais pas qu’il y avait une telle tension. Le soir quand je rentre, ma compagne me dit que je suis complètement lessivé. » C’est donc peut-être un métier de jeune. Il y a certes l’expérience à avoir, mais il faut être en forme physiquement. Il y a de très grosses responsabilités.

Maintenant que vous en avez de nouveau le droit, comptez-vous reprendre votre licence de driver amateur ?
J’ai des amis dans le métier, comme Roger Baudron, qui n’attendent que ça que je revienne trotter chez eux. J’ai pris quelque « bûches » sévères par le passé et je me dis que, si j‘en reprends une aujourd’hui, il y aurait plus de dégâts...

Désormais, vous allez vous consacrer pleinement à l’histoire des courses. Il paraît que vous avez récupéré plus de 150 ans d’archives…
En même temps qu’on a monté le musée du trot il y a plus de dix ans, il y a eu la rénovation du siège de la rue d’Astorg, à Paris. Il a donc fallu déménager toutes les archives du Cheval Français. Apprenant qu’elles devaient partir à la destruction j’ai dit à M. Chartier, « stop ! je ramasse tout ! » J’ai amené douze camions à Grosbois et on a bourré les greniers. Il y a avait de quoi faire. J’ai mis 10 ans de ma vie à commencer à les classer. Aujourd’hui, j’ai dépouillé, lu et indexé près d’un siècle de conseils d’administration. J’ai aussi reconstitué des collections entières de journaux de l’époque, dont certains ont été détruits par les éditeurs eux-mêmes.

Qu’allez-vous faire de tous ces « trésors » ?
Aujourd’hui, il faudrait les numériser mais il me faudrait une armée à temps complet pour le faire. On a une mine d’or entre les mains qui n’est pour l’instant pas exploitée. Je vais donc essayer de mettre en perspective ce patrimoine-là qui est un trésor inégalable…

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